TENTATIVE D’APPROCHE DU RÉEL SANS CAMERA OU POURQUOI LA TELEVISION EST UN MEDIA PEOPLE (03/03/2017)

par Serge Muscat


 Le « tout voir » est la préoccupation du commun des mortels. Mais ce désir scopique n’est apparu pleinement qu’avec l’avènement du cinéma et son dérivé, la télévision. Cette dernière voudrait nous faire croire qu’elle souhaite « tout montrer ». et être le reflet du monde. Mais la télévision n’est que mirage dont s’abreuvent les populations. Le « réel » ne semble exister que sur ce qui passe sur les chaînes de TV. Pour beaucoup c’est là la seule conception de toute médiation. Des immeubles entiers sont recouverts d’antennes paraboliques captant la télévision par satellite. Des millions de personnes regardent les mêmes images au même moment. Ce qui est insensé est pourtant « normal «  pour les masses des populations. Et le fait d’avoir plus de cent chaînes de TV au bout de la télécommande donne la sensation de tout savoir. Pourtant les masses sentent bien qu’elles ne savent rien. Seulement quelques reliquats de l’école dont ils gardent un mauvais souvenir, et où cependant ils ont été confrontés à une connaissance qui imprègne à jamais leur esprit. Pourtant lorsque ces individus regardent la télévision, ils sont convaincus d’attraper quelque chose de la réalité. Mais la caméra est dirigée par un humain, et ce qu’elle montre n’est que le résultat d’une institution. Choisir un plan c’est déjà choisir une opinion. Il n’y a là aucune « objectivité », si ce mot signifie toutefois quelque chose. Ce que nous voyons sur l’écran n’est que la résultante d’une éducation et de notre expérience de la vie. Autrement dit, nous voyons ce que nous voulons et pouvons voir. Et cette perception est fluctuante comme l’est la perception de l’existence au fil des ans.


Que montre la télévision ? Déjà Pierre Bourdieu s’était longuement posé cette question en répondant que la télévision ne propose que « du rien ou du presque rien » qui surcharge les esprits au lieu de participer activement à la vie sociale. Et la vie sociale, comme le pensait Gilles Deleuze, est faite de réseaux multiples qui ne correspondent pas à ces images regardées par des millions de téléspectateurs en même temps. Du reste, lorsqu’on prend connaissance de « l’actualité », on s’aperçoit bien vite que celle-ci est traitée différemment selon le média qui la transmet. Aussi les grandes chaînes de télévision ne transmettent qu’une pensée unique que chacun prend pour la réalité. Tout média de masse ne produit qu’une pensée de masse. Et il est illusoire de croire qu’un seul média va couvrir la totalité du réel. Car le média sélectionne le type d’information qui va être transmis. Aussi pour certains médias, certaines informations ne seront jamais transmises. Et c’est ainsi que la télévision opère une coupe franche dans le réel. Aussi allumer son téléviseur pour obtenir une connaissance du monde reste une croyance caduque. Pourtant les masses pensent automatiquement que leur poste de TV va leur apprendre quelque chose. Mais l’outil télévisuel est beaucoup trop convoité par les marchands et les publicistes pour laisser filtrer une quelconque connaissance fondamentale. Nous n’avons affaire ici qu’à du « rien « . Un rien qui est cependant orienté vers une certaine idéologie. Un rien qui n’est pas neutre, car l’image est vecteur d’émotions.


Heureusement fut inventé Internet. Fondé par des non-conformistes et des intellectuels rebelles, la toile ouvre de nombreuses potentialités qui viennent en complément de l’imprimerie et des services postaux. Face à la télévision, des poches de résistance peuvent se créer pour opérer une réflexion théorique sur le monde qui nous entoure. Cela ressemble un peu à ces livres qui circulaient jadis sous le manteau, le manteau étant ici Internet.


Une partie des informaticiens sont des révolutionnaires, notamment ceux qui travaillent pour le logiciel libre. Ils participent à fonder une nouvelle société favorable aux « mille plateaux ». Les ingénieurs sont désormais des acteurs de la vie intellectuelle tout autant que le romancier ou le philosophe. Les revues scientifiques et techniques sont là pour apporter un éclairage sur notre monde contemporain tout autant que les revues de sciences humaines ou de philosophie.


Dans ce paysage, la télévision n’est d’aucune utilité et n’est faite que pour les 50 % de la population composée d’ouvriers et d’employés. Et pourtant la télévision est partout dans les lieux publics, comme par exemple les cafés. La télévision fabrique une « ambiance » propre à consommer encore plus, comme c’est le cas dans les supermarchés. Les commerçants ont retenu la leçon de Pavlov. On nomme « consommables » les accessoires pour l’équipement informatique. Il n’est même plus nécessaire de désigner un produit par son nom mais par le simple fait qu’il soit « consommable ». Consumérisme poussé jusqu’au paroxysme ou la marchandise ne daigne plus donner son nom. La télévision parle des cadeaux pour Noël, lesquels seront revendus sur Internet comme de vulgaires objets sans la moindre trace de remords. La télévision est faite pour ceux qui sont « en dehors » de la ville. Car pour ceux qui sont « à l’intérieur » il existe les supports imprimés. Plus une ville est riche, et plus elle contient de librairies. Une commune pauvre n’aura que peu ou pas de librairies. C’est le cas des villes ouvrières. La population n’aura le choix qu’entre la télévision et le rayon « livres » de l’hypermarché. Mais cet hypermarché sélectionne les ouvrages dont la publicité est faite à la télévision. Par conséquent la boucle se referme et ceux qui sont en dehors de la ville sont condamnés à la télévision.


On pourrait penser qu’Internet décloisonne la société. Mais les « réseaux » ne sont pas pluriels. Il s’opère une agglomération et rien n’est homogène. Ce sont ceux qui possèdent déjà un « savoir » qui savent circuler sur la toile. On retrouve le même phénomène avec les bibliothèques. Ce sont ceux qui possèdent déjà un savoir qui fréquentent les bibliothèques et empruntent des ouvrages. Les couches populaires retournent donc à la contemplation de leur poste de TV. Les professeurs parlent aux autres professeurs sans que les masses épuisées par le travail puissent y participer

 

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©Serge Muscat – décembre 2016.




Chroniqueur : Serge Muscat